BETTY SPELL : JOURNAL DE MA VIE

mamanvisitedbutmai002.jpgC’est avec ma plume,oh bien timidement que je vais essayer de parler de ma vie,qui n’intéressera peut-être personne car je suis bien oubliée mais je laisserai à mes proches,à ceux qui m’ont aimée,des bribes de ce gâteau que Dieu m’a donné.Plutôt jolie,bien faite,en un mot aguichante,ce que n’appréciait pas un père très sévère.Voici quelques traits de sa personnalité.Rochefortais de famille très aisée,il se maria avev Mlle de Saint-André.Ah!ce ne fut pas long.Trois mois après,il partit pour aller conter fleurette à une jeune femme,vendeuse dans une librairie.Il l’enleva,fit venir de Londres des habits car lui aussi s’habillait à Londres.Bijou toute heureuse,c’était comme cela qu’il l’appelait.Malgré la différence d’âge,papa 40 ans,maman 19 …ils partirent pour Bx car le scandale avait fait grand bruit car ce papa là était un original.Au lieu de prendre la suite de son père,quand celui-ci mourut,une importante affaire en Charentes Maritimes d’importation des bois du Nord qui arrivaient par bâteaux.C’était considérable.Monsieur refusa d’en hériter et ce fut un cousin « Bauch » qui prit la succession.Non,décidément,mon père ne voulait pas travailler.Néanmoins,il eut deux héritages de son père et de sa mère.C’était le temps où les opérettes fleurissaient comme des pâquerettes.C’était de bon ton d’avoir une maîtresse dans ce milieu galant.A l’entrée du théâtre se tenaient deux jolies artistes ayant dans chaque main un plateau où le public déposait des pièces d’argent ou d’or.Un soir,Napoléon III y déposa une poignée de Louis d’or.Mon père,qui se trouvait juste derrière,en fit autant,ne voulant pas être en reste avec ce seigneur.Il nous racontait souvent des anecdotes de ce genre.Et je naquis rue Jean Soula.Je n’oublie pas dans mes souvenirs d’enfance Madeleine La Fontaine,nous étions voisines.La plus coquine des deux,je ne saurais vous le dire.Lorsque maman La Fontaine préparait des dattes fourrrées pour les fêtes,nous l ‘aidions et,pour celles destinées à des pimbêches que nous n’aimions pas,on crachotait à qui mieux mieux sue ces pauvres dattes.J’ai 15 ans.Après avoir obtenu le brevet,l’anglais m’a aidée.Je le parlais couramment grâce à mon père qui conversait souvent avec moi.J’eus l’idée de prendre des cours chez Pigier-une intuition!Père se fâchait,prétendant que j’en profiterais pour m’échapper car il me tenait à l’oeil,connaissant bien mon caractère de fille qui se voulait déjà indépendante,ce qui donnait lieu à des colères répétées.L’ambiance familiale n’était pas de tout repos,si bien qu’un jour,excédée,ma mère partit avec un commandant de bateau,M. de Tavernier.Elle  vécut en Indochine,heureuse,comblée.Elle avait un cabriolet attelé à un petit cheval.Il voulait l’épouser,mais il fallait d’abord divorcer et papa s’ y refusa avec force et fracas.Il lui promit monts et merveilles et si ma mère cèda ce fut bien sûr à cause de moi.

Un matin de printemps,je marchais d’un bon pas, cours de l’Intendance,les yeux plein de soleil,lorsque je rencontrais un homme que je reconnus avoir parlementé un brin avec ma jolie maman.Bonjour,lui dis-je.Il s’arrrêta et nous devisâmes sur des choses comme « Vous êtes bien jolie, le printemps vous va bien ».Flattée,mais aussi intimidée,ou bavarde.Il me dit d’un ton enjoué « je pars pour Paris dans deux heures,je vous emmène?Chiche!A 14 heures,gare Saint-Jean ».Arrivée à la maison,je fis mine de grignoter et ce fut l’aventure.Tout d’abord,lorsqu’il me vit avec ma robe de collégienne,juste un petit sac à la main,j’ai lu dans son regard un nuage d’inquiétude ou de surprise.

-Vous n’avez pas de valise?

-Je ne pouvais pas!

Il ne me posa plus de question.Il pensait sans doute que je vivais ma vie comme un oiseau qui s’envole au gré de son caprice.

Paris,Grand-Hôtel,rue Scribe.Je comprenais qu’il était un habitué.Au portier,il donna le nom de Monsieur et Madame Gomez.J’ai su plus tard qu’il habitait Lisbonne et qu’il était Président-Directeur général d’une importante firmes de conserves.Très fortuné,pourtant jeune,la trentaine,beau,quelques fils gris aux tempes qui ajoutaient à son charme.

-Vous êtes charmante ,si jolie que j’aimerais vous habiller.Voici une liasse de billets.Vous saurez bien vous débrouiller.Hélas je n’ai pas le temps de vous accompagner,j’ai d’ importants rendez-vous.Tachez de trouver des vêtements sobres et élégants.Nous irons au théâtre,dans les restaurants.Enfin la belle vie comme dans les contes de fées .Me voici partie tout de go aux Galeries Lafayette,robe noire sexy ouverte sur les jambes,lesquelles,paraît-il, étaient très belles.Ce sont les critiques,plus tard,qui l’ont écrit.

Arrivée dans le hall de l’hôtel,l’horreur!Je vois mes deux tantes,Jane et Rachel discuter avec le portier.Elles se mirent à hurler « la voilà! »Pas de scandale,leur dis-je,montons à l’appartement.Comment ne pas croire au miracle?Paris est grand,des grands hôtels il y en a.Elles en avaient déjà visité quatre ou cinq.C’est pourtant la plus stricte vérité.Cinq minutes plus tôt ou plus tard ,elles ne me trouvaient pas.Le destin.J’ai eu droit à tous les qualificatifs de fille perdue,que mes parents étaient dans l’angoisse,qu’ils avaient alerté la police,etc.L’ami entra,surpris de voir ces deux femmes,pensa qu’il se trompait de chambre,fit mine de se retirer mais tant Jane l’arrêta :

-Nous sommes les tantes deBetty.Elle a fait une fugue.Savez-vous seulement qui elle est?

Il était si embarassé qu’il ne sut quoi répondre.Je m’étais réfugiée dans la salle de bain.

-Venez,ne faites pas l’enfant,je suis dans de sales draps.Je vais essayer de calmer vos tantes.Je reconnais Mesdames que j’aurais dû m’informer sur cette jeune personne mais elle était si sûre d’elle que j’ai pensé quelle était libre de sa vie.Si vous voulez bien accepter mon pardon et le sien et vous donner,sans vous froisser,une somme d’argent.Le montant m’importe peu,je suis plus que solvable étant doné ma position dans mon pays.

C’est ma tante qui parle:

-Mais nous ne mangeons pas de ce pain -là,Monsieur.Nous sommes d’une honorable famille,ne nous faites pas cet affront.Que Betty rentre à la maison.Je vais prévenir ses parents,arrêter toutes recherches.Avouez que Dieu nous a guidées,c’était trouver une aiguille dans une botte de foin dans ce Paris.

Dans les minutes qui suivirent,le calme,l’atmosphère fut moins tendue.Elles comprirent que c’était un homme bien,malgré l’inconscience de son acte.Il était sincère lorsqu’il leur dit :

-Elle est venue avec tant de naturel que j’ai pensé qu’elle était libre de ses actes.Je la regretterai car c’est peut-être une gamine,mais adorable.Voulez-vous faire la paix et que nous allions terminer la soirée chez Prunier?Ce qui,fut dit fut fait.Mes tantes,heureuses de ramener l’enfant prodigue,mais moi,dans tout ça, je perdais mon amour.

Le retour: mes parents,prévenus,m’attendaient.Le comissaire de police était présent.Il avait fait promettre à mon père de ne pas me frapper,le connaissant très violent.J’avais sali son honneur.Il fut convenu qu’il ne m’adresserait plus jamais la parole et que je prendrais mes repas à la cuisine.Maman ne disait mot.Il n’y avait pas à discuter avec Léon Leps.Un an se passa ainsi.Mon père eut la grippe espagnole,très malade malgré les bons soins prodigués par maman.Je rends ici hommage à son courage car cette maladie était contagieuse.Papa se sentant mal,me fit appeler.

-Tu as fait une faute,mais tu es si jeune que je dois te pardonner.La jeunesse est souvent fautive,manque d’expérience,j’aurais dû y penser.Pardon petite fille.Trois jours plus tard,il nous quittait.Merci papa.

Nous avons eu une belle vie.Nice l’hiver,Vichy en juin,Royan l’été.Les jolies femmes dont mon papa était très amateur.Etc.A la fin,il ne nous restait pas grand chose dans le bas de laine.Ma mère vendit quelques objets d’art.En somme,ce papa bien imprudent nous laissa bien démunies.Nous partîmes pour Nice où tante Jane,l’ainée des quatre soeurs,nous trouva un appartement.Nono avait 35 ans,encore très belle,elle refit sa vie…

j’avais 17 ans.Avant de repartir sur Paris,voici une petite anecdote : un matin,je me promenais Promenade des Anglais et,horreur,je perdis ma petite culotte devant ce superbe magasin Van Cleef et Arpels.Un monsieur se tenait justement sur le pas de la porte.Il pouffa de rire et me dit :

-Vous avez perdu votre petite culotte

J’étais rouge de honte.

-Oh! Ne soyez pas si perturbée, rien n’est grave quand on est jeune et jolie.Si un jour vous allez à Paris,passez donc me voir,Place Vendôme,au magasin Van Cleef,je serais heureux de vous revoir.

Voilà où Pigier s’est rappelé à moi.Rappelez-vous quand j’avais insisté pour y prendre des cours.Je m’y étais inscrite contre la volonté de mon père.

Parfois le destin veille.Je rentrais donc chez Max Rodel-Rophé,banquiers rue Scribe,comme sténo-dactylo.Je profitais de mes moments libres pour flâner dans les beaux quartiers-Paris est si beau-et c’était le printemps.Je me suis rappelée l’invitation de passer chez Van Cleef pour revoir ce monsieur qui avait assisté à mon desarroi,histoire d’une petite culotte.Arrivée Place Vendôme,je vis cette merveille : le joailleur des Mille et Une Nuits.Car c’était cela,ce magasin.Je rentre.Un monsieur X vînt vers moi.

-Je viens voir M. Van Cleef.

D’abord étonné,il me dit :

-Avez-vous rendez-vous?

-Bien sûr, sinon je ne serais pas là!

Je me rappellerai toujours ce monsieur descendant trois,quatre ou cinq marches au centre de ce salon.

-Vous désirez me voir?

-Ah! mais monsieur,vous n’êtes pas Monsieur Van Cleef!

-Ah non,dit-il, prenant l’air bon enfant,car l’instant l’amusait de voir une très jolie jeune fille,habillée comme une collègienne.Je racontais comment je fis la connaissance d’un monsieur à Nice qui m’avait fait promettre de venir lui rendre visite,ici,Place Vendôme.

J’ai su plus tard qu’ils travaillaient en famille.Je vais vous faire descendre un à un tous mes cousins et vous me direz.

-Non Monsieur,ce n’est toujours pas lui.

-Eh bien,j’y suis,c’est Jules Arpels,qui est actuellement à notre magasin de Vichy,mais dès qu’il rentrera-donnez-moi votre nom et votre adresse-il ira vous voir.

-55 rue Rodier,dis-je.J’habite chez une de mes tantes.Trois semaines plus tard,on sonne à la porte.J’étais en train de repasser une petite liquette.Quand il me vit,encore prise d’un fou-rire.

-C’est vous,la charmante gamine à la petite culotte?et nous avons bien ri.Lorsque j’écris ces lignes,je me demande « est-ce possible?Est-ce de l’inconséquence?Non, la jeunesse,et ça ne s’arrête pas là. »

Taper à la machine chez Rodel,j’en avais marre!Un jour,rue de la Paix,je vois une annonce-on demande mannequin-mon rêve!Je ne fais ni une ni deux,je me présente.

-Je viens pour l’annonce.

Une vendeuse vient à moi,me jauge du regard d’ un air amusé.Voilà M. Paquin.

-Ainsi,Mademoiselle,vous voulez être mannequin.Venez avec moi dans ce petit salon.Pasez cette robe du soir.

Un robe à traîne.

-Mais Monsieur,ce n’est pas mon style!

Tout le personnel, jusqu’aux petites mains,n’en perdait pas une bouchée.J’ai compris,mais un peu tard,et je fondis en larmes.

-Allons,allons,ne soyez pas effrayée.Vous avez l’air d’un bébé bien en chair,joliment bien roulée.Quel âge avez-vous?

-Dix-sept ans.

-Et vous avez besoin d’un job?Que savez-vous faire?

-Je suis sténo-dactylo,je parle anglais.

-Eh bien voilà, je vous attendais.Je vous garde.Vous servirez d’interprète pour la clientèle anglaise,américaine.

J’étais le plus souvent dans une arrière-salle à faire les paquets et, le comble, c’est que ce Paquin-là prenait plaisir à me pincer les fesses,à me peloter,disons le mot.Un jour,je ne suis pas revenue.Fini le rêve mannequin.

Un soir,une amie m’invita à dîner au Cul Blanc,Faubourg Montmartre.Deux jeunes hommes nous reluquaient et, lorsque nous sortîmes,l’un des deux me prit par le bras,me mit d’autorité dans sa voiture et ce fut le commencement d’une liaison adorable.Il m’a comblée.Appartement,bijoux,voiture,fourrures.Il avait 23 ans.Je ne puis vous donner son identité,seulement ses initiales  »A.C ».Fils d’un grand savant qui, par ses recherches , a fait don à la France et au monde entier d’un vaccin miraculeux.C’est donc à André C. que je devins actrice.Il aimait le monde du spectacle.Il trouva mon nom Betty Spell.Si vous le retournez,vous trouverez Leps.Il me présenta à Fursy et Mauricet « Le Moulin de la Chanson ».Je fus tout de suite engagée en leur donnant mon curriculum vitae chant danse.En douce,le soir,je me rendais chez Malatzof, Avenue Daubigny.C’était dur,la barre,souplesse japonaise,grand écart,pour devenir une fantaisiste accomplie.J’ai crée le rôle de Mi dans » Le Pays du Sourire » à la Gaîté-lyrique avec le fameux ténor Willy Thunis.Puis  « Victoria et son hussard » au Moulin-Rouge avec Lily Palmer,vedette américaine.Les Folies-Bergère avec Jean Sablon comme partenaire.Le Casino de Paris,où je devais doubler Mistinguett.Elle avait une santé de fer,je n’ai jamais pu descendre le fameux escalier.Les plus belles amours n’ont qu’un temps.Nous nous quittames André C. et moi.J’avais une prédilection pour le Boeuf sur le toit,tenu par Moisès.C’était le Tout-Paris qui venait là chaque soir.Jean Cocteau,Jean Marais,Sacha Guitry,de gransds couturiers,Jean Dessès.Justement,j’ai un mot à dire à ce propos.Un soir,il vint à moi,me félicitant puis,sans détour,me dit :

-Vous êtes mal habillée.Qui vous a fait cette robe genre « Carioca »?Une couturière?Ca n’a aucune personnalité.Vous êtes belle,venez me voir demain,promis?Et il conçu pour moi une robe de rêve.Et depuis ce jour-là,je me faisais habiller par les plus grands,Nina Ricci,surtout Pierre Balmain,Jacques Fath,Robert Piquet.Quand je passais dans les cabarets élégants,soit en province ou à l’étranger,je me faisais remarquer en changeant chaque soir de tenue.Pour en revenir au Boeuf sur le Toit, accompagnée par mon pianiste,Henry Wyn.Ce dernier eut l’idée de faire des cartes toutes blanches,avec imprimé dessus une belle bouche rouge,deux lèvres charnues,avec écrit en -dessous : « Prenez mes lèvres Monsieur ».J’allais dans la salle en chantant « Prenez mes lèvres,Monsieur » et déposais sur chaque table une de ces cartes.J’en donnais une à Sacha Guitry,qui me remercia et me sourit.A la fin du spectacle,il me fit parvenir la carte avec son autographe « Bravo à Melle Betty Spell » (Betty a toujours gardé sur une commode dans son appartement rue Oswaldo Cruz l’autographe).J’étais très émue,touchée,flattée que le grand Sacha me fasse cet honneur.Lorsqu’il jouait,je ne manquais pas d’aller l’applaudir,le visiter dans sa loge.Il me recevait avec tant de gentillesse,comme il aimait féliciter Mona Goya,une superbe fille aussi jolie que talentueuse.Elle aussi passait au Boeuf.Je ll’aimais beaucoup.J’ai fait encadrerl’autographe de Sacha,qui est toujours sous mes yeux,placé sur une petite commode Louis XVI.Souvenir,souvenir!

Les jeunes femmes en vogue étaient sollicitées pour présenter les plus belles voitures.Un jour,un monsieur Pinier de la maison Louis Delage,Avenue des Champs-Elysées,me demanda si j’accepterais de piloter une de leurs voitures au Concours d’Elégance Automobile au Bois de Boulogne.J’ai accepté,ai pris rendez-vous avec ce monsieur Pinier.J’ étais assise dans ce magnifique hall lorsque passa un homme de grande prestance.Je n’y fis guère attention-Avec Pinier,nous nous arrêtons sur un modèle d’une élégance rare,avec un capot qui n’en finaissait plus.Pour la couleur,un rêve de bleu,ni ciel,ni turquoise.Carrossé par Letourneur et Marchand,un des grands carrossiers de l’époque.Echantillon en mainpour la couleur,ce fut Piquet qui me fit un ensemble ton sur ton,capeline de chez Paulette.Entre deux contrats,je pilotais ces belles Delage.Belgique,Suisse,Londres,toujours seule au volant.Souvent je partais la nuit.Dans le milieu automobile,on disait que j’étais une fameuse conductrice.Nous devînmes très amis.J’habitais les trois quarts du temps rue de la Faisanderie.Il aimait s’entourer de jeunesse.D’ailleurs,entre nous,il n’y eut rien d’équivoque.Ma présence,mon bavardage de fantaisie lui suffisait pour l’éloigner de ses lourdes charges de grand contructeur.Il avait déjà un certain âge et se sentait parfois fatigué.J’avais une sincère admiration pour cet homme qui venait d’un milieu très simple mais combien honorable.Son père était cheminot,sa maman venue de la campagne,n’avait pas reçu d’instruction,ce qui ne l’empêchait pas d’avoir un jugement sain,intelligent sur les gens et les choses de la vie me disait-il.

Il me reconta aussi ses débuts.A 18 ans,il était féru de mécanique,de moteurs.Le constructeur De Dion-Bouton s’intéressa à ce jeune homme,lui proposa de lui ouvrir son usine,où il pourrait travailler le soir,après la sortie des ouvriers.Effectivement,quelques mois passèrenr.Il y eut un concours pour petites voitures automobiles.Louis y participa et gagna le Premier Prix,la Delage était née.L’ascension fut rapide.Je continuais mon métier.Je fus engagée aux Folies-Bergère pour jouer des sketches avec Jean Sablon et Spadaro,vedette en Italie.Ensuite ce fut l’Amérique du Sud dont je garde un merveilleux souvenir.Rio de Janeiro,,l’arrivée sur la Baie de Rio,quelle beauté et Corcovade qu’on aperçoit au loin.Une luxuriante variété de plantes,de petites orchidées par milliers,qui vous griffent le visage,quand on s’égare dans les environs de Rio.Le public m’a fait fête.A mon retour à Paris,je revins chez mon grand ami Louis Delage.

-Ce soir,me dit-il,j’ai retenu deux places au Théâtre des Variétés.Ce sont les débuts de Jeanne Moreau.

-Bravo,dis-je, je l’adore.

Nous étions au troisième rang.J’avais mis une ravissante robe du soir de chez Worth,en satin de rose unique,comme les grands couturiers en ont le secret,très décolletée dans le dos,je dirais jusqu’à la taille.Derrière nous,il y avait Maurice Chevalier et son secrétaire,Maurice Ruppa.Toute la soirée,Maurice,appuyé sur le rebord de mon fauteuil,me caressa le dos.A l’entracte,Louis Delage se mit à converser avec Maurice,en marchant de long en large dans les couloirs.Ruppa me dit en douce :

-Donnez-moi votre numéro de téléphone.

Ce que j’ai fait.A la sortie,mon ami Louis me demande si je rentre rue de la Faisanderie.

-Oh non,dis-je,prenant un air innocent!Je me sens fatiguée.Je préfère me délasser chez moi.Bien entendu,à peine arrivée,le téléphone.C’était Ruppa,de la part de Maurice,me demandant de les rejoindre au Peroquet.

-Ok,venez me prendre au 9 rue des Dardanelles

Ce fut une soirée inoubliable.Il y avait à la table de Maurice un homme très beau.C’était Charles Boyer,accompagné d’une très jolie jeune femme.Nous dansâmes une partie de la nuit,joue contre joue et, naturellement,je suivis Maurice à l’ hôtel où il était descendu momentanément.Comment résister à ce titi parisien que j’admirais et dont j’étais amoureuse.Notre idylle dura hélas peu de temps car il avait un contrat pour Hollywood,avec Janet MacDonald pour partenaire.

Je me revois l’accompagner à la gare,direction Le Havre ou Cherbourg.Des années passèrent. Je n’étais plus très jeune.Avenue Georges V, Maurice arpentait l’avenue.Arrivée à sa hauteur,je lui dit :

-Bonjour Maurice.Vous m’avez sûrement oubliée après tant d’années.

Il m’a répondu,adorable comme toujours

-On n’oublie pas une femme aussi charmante que vous.

Pour l’instant,mon humeur reste à la joie,au bonheur d’aller jouer à Londres une comédie au Comedy Theater, « Paris in London ».J’avais comme partenaire W.C. Bascomb,vedette en Angleterre.Nous avons joué trois mois avec un franc succès.J’ai beaucoup aimé Londres.Ils ne sont pas avares de parcs.Il y en a beaucoup.C’est verdoyant et aimable à l’oeil. J’habitais Albemart Street,un joli flat.Les petits déjeuners sont succulents,copieux.Ils font un grand repas le soir.Leur cuisine est discutable pour nous français,qui avons la réputation d’être des gourmets.Un matin,le stewart m’apporte un plateau.Il paraissait ému.

-What appens?

-Oh,Mrs Betty Spell,l saw your name on the bus.You are a great lady.That’s wy l am proud to know you.

Il était fier de servir une vedette.

J’étais venue avec une superbe Delage que Louis Delage m’avait prêtée pour épater un peu les anglais!Je sors de chez Worth et je vois un homme penché sur le tableau de bord,qui était manifestement intéressé.

-Eh,lui dis-je,ne vous gênez pas!

Il s’excuse et tous les deux nous eûmes la conviction de nous être rencontrés quelque part.Bien sûr,c’était à Bordeaux,j’avais alors 17 ans et lui peut-être 25,à un thé dansant.Nous avions  beaucoup dansé ,nous nous sommes plu mais il repartait le lendemain matin pour Londres où il habitaitJ’avais gardé un souvenir très fort de ce beau jeune homme,mais hélas inaccessible.Nous étions émus de nous retrouver .Le hasard encore une fois avait frappé à ma porte Nous  nous vîmes souvent.Ce fut une jolie histoire d’amour.Le destin décide.Je ne peux en dire plus.Quand un conte de fées finit mal,il faut mettre un ». »

Je rentre à la maison,heureuse de retrouver les amis,les visites à Louis Delage,mon tour de chant?L’Alhambra,l’Etoile où je me suis fait épingler!

Bruxelles au Théâtre du Parc.Je joue La Dame de chez Maxim’s, La Môme Crevette,critique élogieuse,dont une qui a flatté mon ego :

Depuis Cassive,Betty Spell est la meilleure Môme Crevette,infiniment drôle sans jamais une once de vulgarité.

Si bien qu’ Henri Varna, Directeur du Casino de Paris,et qui venait de reprendre le Théâtre Antoine,eut vent de mon succès et me demanda de jouer la Môme.Jean Bérard me fit refuser,ayant préparé une grosse publicité à l’ ABC.Pour un homme avisé,il me fit faire une grosse erreur car la comédie m’aurait ouvert d’autres portes!

De toutes façons,mon planning est bien rempli.Deauville,c’est l’été.Un tréteau bien aménagé avec pleins de fleurs.Chanter en plein air,ce n’est pas facile.Le tour fini,je monte dans mon cabriolet quand Aimée Mortimer me happe au passage et me dit :

-Veux-tu me ramener?OK

Nous arrivons rue Oswaldo Cruz,où elle habitait.Sur le trottoir,se trouvait un jeune homme qui manifestement l’attendait.

Présentations!Le lendemain,coup de fil,c’est Jacques Guérin.Il insiste pour me rencontrer.Je suis très prise,excusez-moi.Et ça recommence,coups de fil,billets doux.Excédée, « il ne faut plus m’importuner,je ne suis pas libre et puis…je n’aime pas les hommes gros!Là,il y eut un froid.Un mois plus tard,on sonne à la porte.C’était Jacques Guérin que je n’ai pas reconnu.

-Pour l’amour de vous,j’ai perdu 17 kilos.

Le jeune blond de 22 ans,avec de grands yeux bleus.Il était beau à craquer.Eh bien,j’ai craqué.Trois semaines plus tard,on se mariait.Mes témoins étaient Jean De Rovera,Directeur du journal Comédia,et Louis Delage.Ce dernier m’avait pourtant dit :

-Dans votre métier,il vaut mieux garder sa liberté.

Il n’avait pas tort,mon grand ami Louis.Trois ans plus tard,nous divorcions car j’étais rarement à la maison : l’Amérique du Sud,l’ Egypte,le Maroc,l’Algérie,la Belgique.Il en a eu marre!!!Mais j’aimais mon métier,je gagnais bien ma vie.Quelques larmes et puis…on passe à autre chose.C’est la vie!

L’Agence Tavel me fait un contrat magnifique.Gros cachet pour un cabaret très élégant au Caire,accompagnée par le Grand Orchestre du Lido.Le Roi Farouk n’est pas venu pour raison d’état.Dommage,comme m’a dit plus tard Georges Ulmer,avec lui,il n’y aurait eu aucun incident,il avait un faible pour les artistes français.

Première chanson,applaudissements timides.Deuxième chanson,les gens parlaient,semblaient m’ignorer.Troisième chanson,c’était de pire en pire.Je dis à l’orchestre :

Arrêtez.Où se trouve la politesse ici? C’est ça l’ Egypte?C’est ça les Egyptiens?

Se lève un homme courroucé,c’était le Ministre de la Justice.Il ordonne :

-Faites-moi partir cette femme en Palestine.

Georges Ulmer a demandé un peu de silence,m’a excusée…j’étais une grande vedette française.Elle n’a pas accepté ce brouhaha dans la salle,etc.Georges m’a expliqué plus tard,à Paris,qu’une artiste française avait chanté mes chansons la quinzaine d’avant.Ce qui explique le manque d’intérêt à mon égard.Le Directeur de ce somptueux cabaret s’est arrangé pour me faire prendre le premier vol en partance pour Paris.J’aurais embrassé la terre car j’ai eu très peur de me retrouver prisonnière en Palestine.Je n’oublierai jamais le Directeur de cet établissement.Je luis dois peut-être la vie.Avant l’ouverture,nous sommes restés au Caire cinq à six jours.Il n’y a pas que des coups durs.Il y a aussi des coups de grâce.Visiter le Musée du Caire.Dès l’entrée,deux statues gigantesques de Ramsès,statues de Toutankhamon,figurées dans l’attitude rituelle de la marche,qui encadraient la porte murée de sa chambre funéraire.Puis c’est encore Toutankhamon qui parait très jeune,allongé sur son tombeau en or massif.C’est impressionnant et très beau.Je n’en finirais pas si je devais citer toutes ces merveilles restées intactes,jusqu’à de minuscules morceaux de nourriture,rangés dans de petites cages de verre scellées,avec aussi des bijoux,des pierreries précieuses aux coloris subtils…et qui sont restés tels quels depuis l’origine.Quel est leur secret?

CINEMA…

Un film avec Fernandel et Carette.Ces deux-là ensemble.C’est impensable,je dois refaire le noeud de cravate de Fernandel.Sa mimique avec Carette derrière,j’ai été prise d’un fou-rire!Marc Allégret,metteur en scène,m’engueule,me dit : « cette scène,vous devez être sérieuse »

Chaque fois,on doit reprendre,impossible de me contrôler si bien qu’Allégret s’est fâché :

-Allez dans un coin.Remettez-vous.Pensez,je ne sais pas moi,à la mort de Louis XVI.Vous me faites perdre de la pellicule.Allez Betty,on recommence.

Il a du se résigner à filmer où je suis de dos.D’ailleurs,quand le film est passé en salle,on me voit avec un frémissement des épaules,mais le public n’a rien perçu de tout cela.J’ai tourné une trentaine de films : Messieurs les ronds de cuir, Tout s’arrange avec André Roanne.Des fous-rires,j’en ai eu en scène.Pour s’arrêter,c’est parfois impossible.Une autre fois avec Jacques Mancier,au Grand Guignol,il a fallu baisser le rideau.On a été remplacé au pied levé.J’ai tourné avec Noël-Noël dans Tout va très bien Madame la Marquise où je dansais la carioca.Voici une anecdote avec Bourvil.Je suis la tête d’affiche à Pau pour mon tour de chant.Ca a marché très fort.Bourvil passe en N°2 avec « ses crayons ».Applaudissements  bien timides.Nous rentrons ssur Paris.Dans le train, j’ai vu un Bourvil déprimé.Savez-vous,lui dis-je,que vous êtes un grand comique.J’étais dans les coulisses et bien j’ai ri.Le public est ingrat pour ceux qui passent au début.Ils attendent la vedette.Je ne m’étais pas trompée,Bourvil est devenu un grand comédien.Il avait une drôlerie fine,irrésistible.Il touchait tous les publics,il savait aussi faire pleurer .C’était un grand.

Je reviens à moi,c’est que j’écris au fil de ma mémoire.Je dis des poèmes,bien choisis dans ma nature.Un jour,au Théâtre de la Madeleine,on donne une matinée avec les artistes de la Comédie Française.Jean Bérard,toujours lui,me fait engager.

-Mais je ne peux pas rivaliser avec des comédiens français,dis-je.

-Mais ça n’a aucun rapport.Ils disent leur texte avec talent bien sûr,mais avec emphase.Toi,tu les diras comme on parle dans la vie.

Le contrat avait joué.J’ai eu trois rideaux.Les poèmes sont de Jean-Marie Huart,de Sacha Guitry « Allo chéri « , « S’il fallait des raisons »,et mes chansons « Don Quichotte », « Coeur de grenouille », « Moustache polka », « Ramon », »Ouvrez la porte », »Oh la la quelle rumba », »ca fait sport »…Elles sont enregistrées sur Columbia.

Un petite anecdote : un affichiste coté,me fit une affiche où j’étais assise sur un tabouret assez haut.Je portais une blouse à pois,un short en satin noir très court,mes jambes croisées l’une sur l’autre.Ces affiches furent collées sur toutes les colonnes Morice.Un jour,surprise!Je n’avais plus de jambes,il ne restait plus que le buste.Etait-ce le fait d’un maniaque ou d’un admirateur de mes jambes?Plusieurs critiques ont écrit « les plus belles jambes de Paris ».Cela me gêne de flatter mon ego.C’est pourtant la stricte vérité.Je suis repartie quelques mois.A mon retour,je me replonge dans la vie parisienneJe n’oublie jamais mes devoirs dans l’amitié.J’apprends que Louis Delage habite chez des amis au Vésinet.

-Que vous est-il arrivé?

-Je suis ruiné,je n’ai plus rien.Tous mes biens ont été vendus.La maison Delage s’est écroulée comme un château de cartes.Me sentant fatigué,à 70 ans,c’est normar.J’ai cédé le gouvernail à Pierre mon fils,qui a été malchanceux-et incapable,lui dis-je sans doute.Il a fait la D4 qui ne s’est pas vendue.Un fiasco.Ca va vite,vous savez.J’étais éffondrée.Je ne trouvais pas les mots qu’i aurait fallu lui dire.Malgré tout,je l’ai trouvé serein.La providence a eu raison de ce désastre.Le Père Brothier est allé à lui.Ils se rencontraient souvent.Sa bonté,sa patience ont eu raison de son manque de foi.Il a pris sa bicyclette un beau matin de printemps pour faire un pélerinage à Lourdes.Il raconte :Lorsque je m’arrêtais au bord de la route,un peu en retrait,pour manger mon casse-croûte,Betty,je m’émerveillais de cette nature si belle.J’avais devant moi la plus belle salle à manger du monde.Un petit garçon,d’un village voisin sans doute,me regardait intrigué,je croquais une barre de chocolat? »Il est bon tu sais »- »Oh ,non monsieur,je ne veux pas vous priver. »Ce petit garnement,à mon allure plus que simple,refusa d’y goûter.Tu sais,lui dis-je, je peux encore te donner mon chocolat.Il apprécia et nous partageâmes le goûter.En vous racontant cette petite anecdote,je souris en pensant à mon passé.Etait-ce le même homme?La vie est un puzzle parfois.J’avance doucement vers Lourdes,mais un aprés-midi,assis sur mon pliant afin de me reposer,arrivent deux gendarmes,avec un fort accent du terroir :

-Eh bien!Que faites-vous là?Vous avez vos papiers?

-Bien sûr,mais je ne vous les donnerais pas parce qu’ils sont au fond de mon barda et qu’il m’est impossible de défaire tout ce qui est soigneusement rangé.

-Eh bien,puisque c’est ça,dirent-ils,venez avec nous à la gendarmerie.

-Bon,bon,dis-je.

Une fois arrivés,le chef me dévisage,non pas avec insolence mais avec indulgence,vu mon grand âge.Les papiers en mains,j’ai bien vu son air ahuri,ne sachant pas si c’était  du lard ou du cochon.Il lut à haute voix : « Louis Delage,Constructeur d’automobiles,Officier de la Légion d’Honneur ».

-Je comprends votre stupéfaction,mais c’est bien moi.

Au revoir les amis.Pour me revigorer,ils m’offrirent un bon verre de vin du terroir.J’enfourchais mon vélo et,une fois arrivé à bon port,bien que très fatigué,je m’approche de cette vierge miraculeuse.Je la remercie de m’avoir donné la force de venir jusqu’à Elle.J’ai longuement prié ce Jésus que j’ai ignoré et qui est Tout Amour,avec la Vierge Marie.

Vous voyez,me dit-il,l’homme athée que j’ai été,c’est par ignorance.Si je peux me racheter,c’est aujourd’hui à Lourdes que je demande le pardon,que le Père Brothier m’a déjà donné.

Quelques années plus tard,il nous quittait l’âme en paix.Dans ce métier d’artiste,rien n’est facile.Jean Bérard entreprit de me lancer.Il fit une grosse publicité,commanda à des auteurs-compositeurs connus tels que Michel Emer,Louis Gasté,Lucchesi,Sauvat,excusez-moi si j’en oublie,où je pouvais donner toute ma fantaisie.Chanter,danser avec une drôlerie,parfois comique lorsque,sur scène,je quittais ma robe de rêve de Pierre Balmain ou de Nina Ricci pour me vêtir du costume d’un comique américain,Al Sherman,etc.

Je suis passée tête d’affiche à l’A.B.C.,covedette avec André Dassary,ma salle préférée,où le public attentif sait apprécier le moindre geste,un clin d’oeil,la finesse des mots.Je fis des disques qui passent encore…

A mon deuxième passage à l’A.B.C.,j’ai connu Yves Montand,qui avait déjà un look,bien à lui,chemisier et pantalon marron.Il arrivait tout droit de Marseille,il fit un tabac monstre et,cependant,comme il l’a écrit dans son livre « Tu vois je n’ai rien oublié »,il avait craint que cette Betty Spell ne lui portât ombrage car je chantais comme lui des chansons américaines,comme Johnny le Gangster et lui chantait ,Dans les plaines du Far-Ouest.Nous avons été très amis.Je le remercie d’être resté fidèle au passé.A la sortie de son livre,il me consacra quelques lignes.A Ex-Libris,il parla de Simone Signoret,de Piaf,de Marilyn Monroe et de Betty Spell.Quelle fidélité dans le souvenir.Merci Yves,tu me ramènes à des jours heureux.Dans ce fameux livre,où il raconte toute sa vie « page 131″, »je n’étais rien,vraiment rien,on m’appelait Jacques Morand,Yves Montana.Dassary,Betty Spell eux étaient très connus.Pourtant,ils ne m’impressionnaient.Betty Spell avait un coté marrant,parisienne,lecôté hop-là dont je ne raffolais pas mais qui fonctionnait bien.Il m’a fait beaucoup d’honneur en me citant autant de fois.Il explique son passage à l’A.B.C. où il dit « La trépidente Betty Spell,fantaisiste à souhait,le met au désespoir.Elle lui plaît,Betty Spell.Elle va clore la première partie d’un « Venez,venez dans mon rancho »qui risque de déflorer tragiquement mes « Plaines … ».Montand est convaincu qu’il part avec un terrible handicap « page 130 du livre « Tu vois ,je n’ai rien oublié »,paru au Seuil en Septembre 1990.

Bien sûr,il fit un triomphe qui ne le quitta plus jusqu’à la fin de sa vie.C’était un grand,un très grand,sinon le plus grand.Il nous quitta prématurémenr.Je te pleure,Yves,comme le monde entier.

Il y avait au Boeuf une petite salle au premier où,tard le soir,quelques habitués venaient prendre un dernier drink.Jean Sablon,dont j’adore le talent,y passait souvent.Un soir,après mon tour de chant,pour me délasser,je suis montée et là,tout seul devant un Gin Fizz,était assis un homme dont le regard profond et beau me troubla.Il me sourit et me dit « je vous attendais ».Je ne comprends pas,rien n’était prévu.Peut-être… remercions le hasard.Très intimidée,j’ai reconnu Jean Bérard,Directeur de Pathé, etc.On l’avait surnommé « Découvreur de vedettes ».Léo Marjane,Lys Gauty,Lucienne Delyle,Damia,et combien d’autres qui lui doivent leur célébrité.J’ai connu auprès de cet homme des moments merveilleux.Quand il se mettait au piano;il était passioné de Bach,de Beethoven,il jouait des heures sans se lasser et avec quel talent.Il avait aussi le don du dessin.Un jour,dans un bistrot où il aimait s’encanailler,il prenait son crayon,dessinait sur la nappe en papier ce qui lui passait par la tête,une silhouette de femme qui venait tout juste de passer,jolie ma foi.Il me fit cadeau d’une toile peinte à l’huile « que j’ai toujours »,des pivoines couchées ça et là,aux tonalités miraculeusement atteintes,comme de la mousseline d’un blanc à peine rose.Il avait cet art subtil.

Jean,tu as été le cadeau de ma vie.

Un jour,j’ai pris mes pinceaux.J’avais quelques dons pour le dessin,déjà très jeune.Je me suis mise à l’aquarelle.Je composais des petits bouquets de fleurs des champs,ou de pois de senteur,mimosas,bleuets.L’aquarelle permet de travailler paar petites touches,avec des coloris d’une douceur presque irréelle.Dans le village,cela s’est dit.Je n’arrivais pas à fourrnir.Tous mes amis en possèdent au moins une.Beaucoup sont partis.En reste-t-il encore de ces inconnus por se souvenir de la jeunee fantaisiste?

Je garde et relis quelquefois des critiques élogieuses,un bouquet qui fleure bon le souvenir.

Il est temps que je termine ce petit livre,témoin de mes souvenirs,témoin aussi que je l’ai écrit seule,avec toute la franchise que mon coeur et mon esprit m’ont dictés.Je le dédie à ma maman,qui m’a quittée il y a déjà 7 ans.Elle avait 101 ans.J’apprends qu’Elvire Popesco vient de nous quitter.Elle a tant souffert de ses rhumatismes déformants.Ne serait-ce pas une délivrance?

Je me rappelle,lorsqu’elle est arrivée en France,elle était très belle,avec un tempérament de feu.Quelques années plus tard,elle avait organisé avec Hubert De Malet des tournées théâtrales en France,en Belgique,en Suisse.Elle m’avait engagée pour jouer « Le Petit Café » avec Albert Préjean,Lucienne Givry et d’autres artistes dont je ne me rappelle plus le nom,je m’en excuse.Le matin du départ pour cette tournée,rendez-vous fixé à 8 heures devant le domicile d’Elvire pour nous souhaiter bon voyage.Elle avait les bras chargés de roses pour chacune de nous et cigares et cigarettes pour le sexe mâle.C’était tout Elvire,sa délicatesse,sa gentillesse.Hubert conduisait le car.Première étape Lille,Tourcoing,ensuite la Belgique,la Suisse,où on ne restait que quelques jours dans chacun de ces pays.Cela m’amusait beaucoup,ayant l’habitude dêtre toujours seule avec mon tour de chant.Après le spectacle,nous allions tous souper dans une brasserie ou un petit restaurant,et puis,et puis…Hubert était très beau.J’ai été sensible à son charme…de là des jalousies de femmes…Je ne savais pas qu’Elvire,mariée au Baron de …avait des attaches avec le bel Hubert,et jusqu’à quel point…Je n’ai plus revu Elvire…Aujourd’hui,je la pleure…

Dans toute ma carrière,c’est la seule tournée théâtrale que j’ai faite.C’est si sympa d’être entre copains,tandis que dans le tour de chant,on est irrémédiablement seule.Il faut donner en 20 ou 25 minutes tout ce qu’on a dans les tripes.C’est éprouvant et merveilleux.Je ne craignais pas de me transformer en vamp,avec boa,longs cils d’un demi centimètre ou d’imiter le comique américain Al Sherman,dont je tiens une photo dédicacée,ou Casimir le Tombeur,avec chapeau melon et moustaches,pour redevenir moi-même.Mais quelle récompense quand les applaudissements vous arrivent par bouffées.Lorsque je suis revenue du Maroc,j’ai omis de vous dire que c’était sur le bateau El Cantara,une traversée hélàs trop courte-quatre jours de festivités.Le Commissaire du bord m’a invitée à prendre mes repas à sa table.La veille du retour,il y eut un superbe gala pour les ouevres de la mer.Smoking,robes du soir étaient de rigueur.J’avais mis une de mes plus jolies robes de chez Balmain,une de mes photos fut mise aux enchères,qui rapporta une belle somme d’argent.A la table du commandant,on me présenta à Mr Beaumont,promoteur sur la Côte d’Azur.Entre Saint-Aygulf et Saint-Maxime,il  était en train de créer un petit village-Les Issambres.Il m’invita à le visiter,avec l’espoir que je pourrais m’y faire un joli nid.

Mais Mr,je ne suis pas fortunée,je gagne bien ma vie,mais de là…

Ce Mr Beaumont,charmant de surcroît,avait le sens de la publicité.En faisant des conditions exceptionnelles à des personnalités du spectacle,du sport.Il avait déjà conquis Louison Bobet et d’autres dont je ne me souviens plus des noms.Rentrée à Paris,malgré mes beaux voyages,je suis heureuse de retrouver les amis,le macadam,les promenades le long des quais,Notre-Dame,les bouquinistes où,un jour,la chance me sourit.J’y ai découvert un Mariette LYDIS.C’est amusant de fouiner,la preuve!!Comme Paris est beau.C’est bien la plus jolie ville du monde.On n’a pas le temps de s’y ennuyer.Un petit tour encore au Boeuf sur le Toit,et puis l’horreur,les yé-yé sont arrivés.Que faire dans cette galère?D’ailleurs,un impresario,dont je ne citerai pas le nom,m’a fait comprendre que je n’avais plus ma place,etc.En sortant de chez cet homme indélicat,j’ai pleuré…J’ai rencontré Lys Gauty,une amie,il lui a tenu le même langage.Ecoeurée,elle est partie à Monte-Carlo où elle a monté une agence de voyages.C’était surtout son frère qui s’en occupait.Lys Gauty,admirable chanteuse et si adorable amie.J’apprends avec tristesse qu’elle vient de nous quitter.

Et voilà comment j’ai tout plaqué.Bien des gens,plus tard,m’ont dit que je m’étais retirée trop tôt,que le public m’aimait bien…Destin?

Je me suis rappelé de Mr Beaumont-Les Issambres.

-Eh bien,me dit-il,vous en avez mis du temps.

-Oh,pas tant que ça,lui dis-je,deux petites années.

-Venez,je vais vous montrer l’endroit que je voulais vous réserver,un peu en hauteur,vue sur la mer.

La maison fut vite bâtie,pas grande,avec deux petites terrasses en espaliers,remplies de fleurs,bougainvilliers,qui ont poussé assez vite,qui recouvraient tous les murs.Avec ma chère maman,nous y avons passé vingt années de bonheur.La maison était souvent pleine d’amis.Ils se régalaient avec le pistou,spécialité de Nono « c’est le surnom de ma mère ».Je passais beaucoup de mon temps à jardiner et à faire de l’aquarelle,que des fleurs.Les fleurs,c’est ma passion.Je n’ai jamais pu m’en passer.Si les fonds sont bas,je me prive d’un tas d’autres choses,mais les fleurs sont là.

Je pars de nouveau vers d’autres horizons.Alger la Blanche,Oran,Sidi-Bel-Abbès.Chaque pays vous enveloppe de son charme,les coutumes,les odeurs.J’ai vu un champ de roses immense à perte de vue.Les yeux sont éblouis par tant de magnificence.Le hasard m’a fait renconter les Berbères aux beaux visages,dont les traits sont taillés comme au couteau,aux regards impénétrables.J’ai eu l’honneur d’être invitée dans une de leurs familles,à l’heure du thé à la menthe.Assis sur des coussins mouelleux,ras le sol.Conversation très animée sur l’art,la peinture,la mode parisienne,dont ils avaient déjà un aperçu avec mon tailleur Balmain,que je portais ce jour-là.Ils sont cultivés et amoureux du beau Paris.Quand on voyage beaucoup,on trouve souvent cet acceuil chaleureux parce qu’on vient de France.Le Maroc aussi m’a enthouiasmée.J’ai vécu quelques jours à Rabat,toujours pour chanter,dans un délicieux cabaret.Beaucoup de leurs petites maisons à un étage,dont les murs ont couverts de bougainvilliers de toutes les couleurs,du violet,orangés,blancs.Le climat y est très doux.

De mon temps,la vie était paisible un peu partout.J’ai eu la chance de vivre une belle époque.Aujourd’hui,c’est autre chose.Tout bouge et souvent dans le mauvais sens.Pourquoi?La vie,la beauté,ce sont des dons précieux.

                                                                                                 Betty Spell

Durant près de 20 ans j’ai correspondu avec Betty Spell qui était née Léone Betina Guimbellot un 25 septembre 1903 à Rochefort.J’allais souvent lui rendre visite dans son appartement parisien de la rue Oswaldo Cruz,nous allions au restaurant,nous sortions,elle était toujours en forme.Je me souviens l’avoir fait venir à la soirée Jean Sablon au Georges V en avril 2002!Elle avait gardé toute sa tête,je me souviens aussi de ses 100 ans où j’avais organisé pour l’occasion une petite exposition de ses photos,de ses disques.Betty est partie sur la pointe des pieds le 26 mai 2006 ,à Louveciennes.Betty repose au Cimetière de Pantin.

J’écoute souvent ses disques et regarde ses passages dans des films comme :Messieurs les ronds de cuir,Tout va très bien Madame la Marquise, Minuit Place Pigalle,Boum sur Paris,Tout s’arrange,ou encore La meilleure bobonne avec Fernandel

Publié dans : cinema, Non classé | le 20 janvier, 2010 |Pas de Commentaires »

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